mardi 9 janvier 2018

L'Entreprise et l'Etat

Voici une vidéo enregistrée dans le cadre du séminaire « Métamorphoses des relations Etat/Entreprise » animé par Pierre Musso à l'Institut d'Etudes Avancées de Nantes :


Le texte écrit de ma contribution est intitulé « Anatomie de l'entreprise : pathologies et diagnostic ».

En cliquant sur le lien, vous pouvez voir d'autres vidéos enregistrées par des membres du séminaire.

dimanche 7 janvier 2018

Michael Wolff, Fire and Fury, Henry Holt and Co, 2018

Ce livre qui fait tant de bruit aux États-Unis, et que la Maison Blanche tente de faire interdire, a été mis en vente sur amazon.fr dès vendredi 5 janvier à 15 heures. On peut le télécharger immédiatement sur Kindle. Ceux qui commandent l’exemplaire sur papier devront attendre quelques jours.

Je l’ai dévoré. Ma femme, qui avait lu des commentaires dans la presse, m’a reproché de me complaire à la lecture des ragots. J’ai pu la contredire : ce livre est tout autre chose qu’une compilation de ragots.

Il décrit l’action de Donald Trump et de ses collaborateurs à la Maison Blanche, la diversité des orientations politiques et des caractères, le jeu des ambitions personnelles, enfin une vie quotidienne scandée par la succession des difficultés.

J’ai reconnu l’ambiance des cabinets ministériels et des équipes auprès des dirigeants, la compétition entre les collaborateurs pour s’attribuer un gain d’image en cas de succès ou se refiler le « chapeau » en cas d’échec. J’ai reconnu aussi le caractère des « hommes de pouvoir », êtres susceptibles, réactifs, dangereux et trop souvent puérils.

Wolff dit que Donald Trump n’a jamais eu l’intention de gagner l’élection présidentielle : il voulait seulement acquérir le surplus de célébrité que procure une campagne électorale et avait préparé ce qu’il dirait après avoir perdu : « It was stolen! ».

Mais il a gagné. Il le doit d’après Wolff à Steve Bannon, penseur extrême de l’extrême-droite américaine qui aurait donné à Trump les idées, phrases, mots et attitudes pour redresser une campagne mal engagée.

vendredi 29 décembre 2017

L’économie numérique est patrimoniale

Ce texte est la suite de « Economie patrimoniale ».

Nous avons montré dans le texte précédent les différences qui existent entre l’économie de la consommation et celle du patrimoine : cette dernière est caractérisée par l’ambiguïté des prix et par une propension à agir au rebours des besoins.

Nous considérons ici le cas de l’économie « numérique », celle qu’a fait surgir l’informatisation à partir des années 1970. Elle n’est pas sortie d’une phase de transition car les entreprises obéissent encore aux habitudes acquises avant l’informatisation. Nous nous appuierons donc sur le modèle de l’iconomie1, qui décrit une économie numérique parvenue par hypothèse à la maturité.

Nous montrerons que l'économie numérique est essentiellement patrimoniale, ce qui entraîne des conséquences sur la stratégie et la gestion des entreprises, la nature de leurs produits et le régime du marché. Nous montrerons aussi que ces conséquences sont ignorées ou niées par la doctrine néolibérale, aujourd'hui dominante, qui a poussé les acteurs de l'économie dans une impasse.

Une production ultra-capitalistique

Toute entreprise s’appuie sur un stock de travail (le capital, « travail mort »), auquel elle associe un flux de travail nécessaire à la production (« travail vivant »). Elle est d’autant plus capitalistique que le stock est plus important par rapport au flux ou, autrement dit, que la part du travail consacrée à la formation du stock est plus importante.

Dans l’iconomie les tâches répétitives physiques et mentales sont automatisées. Le flux de travail vivant nécessaire pour produire un bien étant négligeable, l’essentiel du travail nécessaire à la production est réalisé lors de la phase initiale d’investissement (conception du produit, programmation des automates, ingénierie, organisation, etc.) qui la prépare, et dont l’accumulation forme un stock de capital.

La commercialisation du produit et les services qu’il comporte (conseil, information, maintenance, recyclage, etc.) nécessitent évidemment un flux de travail, mais celui-ci demande un dimensionnement préalable des ressources (architecture et débit d’un réseau, agences, effectifs, etc.) qui, là aussi, forme un capital.

On peut supposer, en schématisant comme les économistes aiment à le faire pour souligner l'essentiel d'une situation, que la part du « travail vivant » est négligeable. Le capital (« travail mort » accumulé) étant alors le seul « facteur de production », le coût de production se condense dans un « coût fixe » (sunk cost). Le coût unitaire d’un produit étant d’autant plus faible que le volume écoulé sur le marché est plus important, le « rendement d’échelle » est croissant.

mercredi 27 décembre 2017

Économie patrimoniale

La théorie néoclassique s’est focalisée sur la production, la consommation et l’échange : le consommateur maximise son utilité, l’entreprise maximise son profit, les prix s’établissent au niveau où l’offre et la demande s’équilibrent.

Cette théorie a accordé peu d’attention au fait que les ménages sont non seulement des consommateurs, mais aussi des propriétaires : le plus pauvre d’entre eux possède en effet quelque chose, des actifs qui ne sont pas destinés à être détruits par la consommation et qu’il conserve soigneusement, fût-ce seulement une ficelle comme dans la chanson « Je chante » de Charles Trenet.

Ce point de vue conduit à associer à chaque ménage non pas une, mais deux fonctions d’utilité : une pour la structure de sa consommation, une autre pour celle de son patrimoine. L’épargne détermine chaque année la somme consacrée au patrimoine, qu’il convient ensuite de répartir entre diverses catégories d’actifs : immobilier, foncier, actifs financiers (actions, obligations, créances) et monnaie.

Les actifs entre lesquels le patrimoine est réparti se classent dans l’ordre de la rentabilité décroissante, qui est aussi l’ordre de la liquidité croissante : plus un actif est rentable, moins il est en principe liquide et inversement. Posséder un appartement, par exemple, procure un loyer ou évite d’avoir à en payer un, mais cet actif est peu liquide car sa vente nécessite une longue négociation.

La monnaie est le plus liquide des actifs, à tel point que les mots « monnaie » et « liquidité » sont presque des synonymes : elle est immédiatement acceptée à sa valeur faciale pour payer des achats ou rembourser des dettes. Cependant sa rentabilité est nulle ou plutôt négative puisque sa valeur est érodée par l’inflation. C’est donc un actif paradoxal : qu’est-ce qui pousse un ménage à détenir de la monnaie1 ?

mardi 26 décembre 2017

Maurice Nivat (1937-2017)

Maurice Nivat est décédé le 21 septembre 2017. Ses travaux ont été parmi les plus féconds de la science informatique. Il s’est intéressé notamment aux langages de programmation et à l’algorithmique.

J’ai eu avec lui de fréquentes conversations. Il m’envoyait un message, nous nous rencontrions à la gare du Nord et allions déjeuner dans un petit restaurant de la rue du Faubourg Saint-Denis. Ce qui l’intéressait alors relevait moins de sa spécialité, la théorie informatique, que du phénomène de l’informatisation.

Comme nombre de théoriciens Maurice n’avait jusqu’alors jamais accordé d’attention aux systèmes d’information, ces êtres hybrides et complexes qui, insérant l’informatique dans une institution, y rencontrent les exigences simultanées de la logique, de la physique et de la sociologie. Il était assez modeste pour dire « c'est intéressant, je n’y connais rien ».

dimanche 24 décembre 2017

Francis Jacq

Francis Jacq était un homme au cœur pur.

Il a mis fin à ses jours le 7 octobre. Atteint de la maladie de Parkinson, il souffrait de la diminution de ses facultés ainsi que des effets pénibles du traitement.

J’ai connu Francis dans les années 1990 alors qu’il venait de perdre son emploi de DRH au journal Le Monde. Il y avait fait tout son possible pour supprimer la barrière sociologique entre la caste supérieure des journalistes et les « petites mains » qui font tourner la boutique, cela n’avait pas été toléré. Je l’ai embauché dans mon entreprise, Eutelis.

Francis et Djian, son épouse
Francis était docteur en philosophie : mieux, c’était un philosophe. Une éducation des plus dures l’avait conduit au désespoir à la fin de l'adolescence. La philosophie, sous la forme des explications de texte lumineuses que prodiguait Jacques Derrida, lui a alors littéralement sauvé la vie.

Cet épisode douloureux et cette formation l’avaient doté d’une sensibilité extrême aux frontières que la sociologie des institutions impose entre les personnes, à la diversité des langages que ces frontières délimitent et qui s’oppose à la communication comme à la compréhension.

jeudi 21 décembre 2017

Voir clair dans le calcul des indices

(Reprise du texte publié en 2005 sur volle.com. Ne passez pas votre chemin en pensant « c’est des maths » : c'est très clair et très simple.)

Le calcul des indices de volume et de prix occupe une place importante dans l’analyse et la politique économiques : il est à l’origine de l’indice du prix de la consommation, de l’évaluation du PIB en volume, des comparaisons internationales de productivité etc. Or ce calcul comporte des approximations que les utilisateurs négligent souvent alors qu’elles délimitent la signification et la portée des indices.

Le but de la présente fiche est de revenir sur la théorie des indices afin de préciser ces limites.

*      *

La définition des indices de volume s’appuie sur la théorie économique, plus précisément sur la concavité de la fonction d’utilité du consommateur[1].

On suppose le consommateur rationnel : il répartit sa consommation entre les divers produits de façon à maximiser sa satisfaction sous la contrainte de son budget C, ce budget résultant lui-même de l’arbitrage intertemporel qui détermine la répartition du revenu entre consommation et épargne.

Nota Bene : on suppose dans les graphiques ci-dessous qu'il n'existe que deux produits, x et y (le raisonnement est le même s'il existe un nombre quelconque de produits). Le consommateur répartit au mieux sa dépense entre ces deux produits, qu'il achète pour les consommer. q désigne le vecteur des quantités consommées, qx et qy. p désigne le vecteur des prix, px et py. Le produit scalaire pq est la somme dépensée par le consommateur, px qx + py qy.


La droite budgétaire D est le lieu des points q tels que pq = C (p est le vecteur des prix des produits, q le vecteur des quantités consommées, pq est un produit scalaire). L’utilité de la consommation est U.

Évaluation des indices

Considérons deux années successives et repérons la première année par l’indice 0. Lors de l'année 0, le vecteur des prix est p0 et le vecteur des quantités consommées est q0, la droite budgétaire est D0, l'utilité de la consommation est U0.

samedi 9 décembre 2017

Valeurs, métaphysique et mythes

(Ce texte s'appuie sur « Le rapport entre la pensée et ses objets » et « L'utilité des modèles irréalistes »).

Ceux qui veulent que tout soit démontré ignorent que toute démonstration s’appuie sur des axiomes non démontrables, et dont le choix ne peut se justifier qu’en regard d’une situation : l’espace est euclidien, ou ne l’est pas, selon le monde que l’on considère, et l’égalité « 1 + 1 = 2 » elle-même n’est « vraie » que si l’on fait abstraction des évolutions et transformations qu’apporte la durée.

Une double exigence (« être réaliste, tout démontrer ») est cependant souvent opposée à celui qui, exprimant une intention, révèle qu’il adhère à une valeur. « C’est de la métaphysique », lui dit-on, et en effet le monde des valeurs est celui des choix fondamentaux, des axiomes que ni l’expérience, ni le raisonnement ne peuvent parvenir à justifier et qui doivent donc s'évaluer autrement.

Chacun choisit les valeurs auxquelles il va consacrer ou même sacrifier sa vie et qu’il va donc, au sens exact du mot, juger sacrées : personne n’échappe à cette obligation. Il est donc vain de critiquer le caractère « métaphysique » des valeurs.

La personne qui prétend « ne pas faire de métaphysique » fait elle aussi des choix fondamentaux, puisqu'on ne peut pas éviter d’en faire. Elle est donc métaphysicienne sans le savoir et peut-être de façon maladroite.

Les valeurs qu’ont inculquées l’éducation et d'autres influences seront souvent incohérentes, ce qui inhibe l’action ou la rend erratique. Elles peuvent aussi être inadéquates à la situation présente, ce sera souvent le cas de celles que transporte une tradition. Elles peuvent enfin être perverses, inadéquation radicale, lorsqu'elles expriment une révolte contre la finitude du destin humain.

Chacun peut évaluer ses propres valeurs, supprimer les incohérences et redresser les perversités : c'est ainsi qu'une personne peut accéder à la maturité.

Les valeurs s'expriment par des intentions qui orientent l'action. Dans une société, une institution ou une entreprise, la cohésion des actions individuelles s'appuie sur la synergie des intentions.

Cette synergie suppose un partage des valeurs qui s’appuie sur des mythes. Les mythes sont des récits (« story telling ») qui, conférant la vie à des valeurs, éveillent l’émotion et invitent à l’adhésion.

L’utilité des modèles irréalistes

(Ce texte s'appuie sur « Le rapport entre la pensée et ses objets »)

L’économiste qui présente un modèle entend souvent la critique suivante : « ton modèle est trop schématique, il ne rend pas un compte exact de la réalité ». Cette critique n’est pas pertinente car aucune représentation, aucune pensée, ne peuvent « rendre un compte exact de la réalité » : elles sont donc inévitablement schématiques.

Exiger d'un modèle qu'il soit « réaliste » ou « objectif » (au sens de « reproduction exacte de l’objet dans la pensée »), c'est ignorer la complexité de chacun des êtres qui nous entourent et, a fortiori, celle du monde qu’ils composent.

Par contre on peut (et on doit) chercher quelle situation le modélisateur a voulu schématiser, à quelle intention il a voulu répondre1. Cette démarche est la seule qui permette d’évaluer un modèle : on peut discuter le choix de la situation, la justesse de l’intention et, une fois admises la situation et l’intention, évaluer l’habileté du modélisateur et l’élégance du schématisme2.

Considérons par exemple le modèle de l’iconomie, conçu dans l’intention de représenter une économie numérique par hypothèse efficace.

Le rapport entre la pensée et ses objets

Un colonel de mes amis travaillait à l’état-major des armées dans l’équipe chargée de concevoir le référentiel du « système d’information du champ de bataille ». Elle se noyait dans le détail car aucun critère logique ne lui permettait de savoir où s’arrêter : il suffisait de considérer une des armes qui agissent sur un champ de bataille (l’artillerie, par exemple) pour que se révèle une complexité capable d’absorber toute l’attention, tout le travail.

Un nouvel arrivé a posé une question cruciale : « que veut-on donc faire sur le champ de bataille ? ». Cette question a permis de sélectionner, parmi les faits innombrables, ceux sur lesquels un stratège doit focaliser son attention.

Lorsque j’étais à l’INSEE je me suis intéressé à la nomenclature des activités économiques. L’histoire montre que le critère selon lequel ces activités sont classées a évolué : selon la matière première au XVIIIe siècle, la ressemblance des produits au milieu du XIXe siècle, les équipements utilisés au début du XXe siècle, leur occurrence dans les entreprises après 1945. Chacun de ces critères a été jugé à son époque « naturel » par les statisticiens mais il répondait en fait aux exigences d’une situation économique.

Dernier exemple : le système d’information d’une entreprise contient une représentation (malencontreusement nommée « objet ») de ses clients, de ses produits, etc. À chaque client sont associés un identifiant et, en outre, des données fournies par l’observation de certains de ses attributs (nom, adresse, numéro de téléphone et, peut-être, cumul du chiffre d’affaires réalisé avec lui, indicateur de satisfaction, alerte éventuelle sur l’état des livraisons, etc.).

La couleur des yeux du client ne se trouve pas parmi ces attributs, sauf si notre « entreprise » est la gendarmerie et l’« objet » une fiche signalétique. On l’a compris : les attributs notés dans le système d’information se limitent à ce que l’entreprise entend faire dans sa relation avec ce client.

Il faut savoir ce que l’on veut faire pour choisir ce qu’il convient de voir dans la complexité des faits.

*     *

Georg Cantor a démontré qu’il existe autant de points dans le segment [0, 1] d’une droite que dans l’espace entier. De même, le plus modeste des objets de notre vie quotidienne (une brosse à dents, un verre, un stylo) est aussi complexe que l’univers entier.

Dans le moindre détail se rencontrent en effet, comme dans une fractale, d’autres niveaux de détail d’une complexité égale à celle de l'ensemble. Cependant chacun de ces niveaux obéit à une logique qui lui est particulière. À la complexité de la fractale s'ajoute ainsi un autre type de complexité : la nature, essentiellement complexe, est « ultra-fractale ».

Considérons votre brosse à dents. Un examen au microscope révélerait les détails de sa structure physique puis, en augmentant la définition, des molécules, des atomes, etc. : l’examen de chaque détail révèle ainsi d’autres détails ad infinitum.

samedi 25 novembre 2017

Il faudra s’attendre à une exponentielle

(Entretien de Vincent Lorphelin et Michel Volle avec Benoît Barbedette, 30 juillet 2015, WE/conomie)

L’informatisation, point de rencontre entre la « micro-électronique, le logiciel et internet », nous a fait pénétrer dans l’ère de l’iconomie. Que signifie le vocable ? Selon Michel Volle et Vincent Lorphelin, coprésidents de l’Institut de l’Iconomie, les préceptes de ce nouvel âge se vérifient sur quatre champs : l’emploi, l’économie, la production et le commerce. Explications.

Pouvez-vous définir cette transition iconomique, dans le temps, les étapes clés et une perspective ?

M. Volle : On peut dater de 1975 l’émergence du système technique informatisé. Il a fait suite au système technique mécanisé et chimisé antérieur. La mécanique et la chimie ne sont pas supprimées : elles s’informatisent. La ressource informatique est devenue ubiquitaire dans les années 1990 avec l’Internet. L’informatisation a fait alors émerger un être nouveau : le couple que forment le cerveau humain et l’automate programmable. L’automatisation de la production a substitué dans l’emploi le cerveau d’œuvre à la main-d’œuvre. Il en résulte un bouleversement des organisations. Les produits sont devenus des assemblages de biens et de services. La production des biens est automatisée, celle des services est assistée par l’automate.

Quelles ont été les innovations marquantes depuis 20 ans ? Et celles à venir dans un futur proche ?

mercredi 22 novembre 2017

L'emploi et l'automatisation

(Article publié le 26 octobre 2017 par Atlantico.fr sous le titre "En Allemagne, la robotisation n’a pas créé de chômeurs... mais elle a aggravé les inégalités")

Atlantico : Des chercheurs allemands ont examiné les données sur l'emploi des 20 dernières années pour déterminer l'impact de la croissance sur la production industrielle et le marché du travail : leur constat c'est qu'en dépit de la croissance de l'utilisation allemande des robots (plus qu'aux Etats-Unis) cela n'a pas entamé le marché du travail. Pourquoi ?

MV : Ces chercheurs donnent plusieurs explications : la croissance démographique est faible en Allemagne, de nouveaux emplois se créent dans les services, enfin les salariés qui accomplissaient les tâches routinières désormais automatisées acceptent une baisse de salaire pour garder leur emploi.

Derrière ces statistiques et indications mitigées on perçoit que les économies - celle de l'Allemagne, de la France, des Etats-Unis, etc. - ne sont pas encore parvenues à assimiler toutes les conséquences de l'informatisation, à s'orienter vers "l'économie informatisée efficace" que l'on nomme iconomie.

L'iconomie se propose comme repère aux stratèges, politiques et citoyens. Son étude fait apparaître que les tâches répétitives physiques et mentales ont vocation à être automatisées : l'emploi passe de la main d'oeuvre au "cerveau d'oeuvre".

Atlantico : Comment le marché du travail s'adapte-il à l'automatisation et la robotisation de certains secteurs ?

jeudi 9 novembre 2017

Le dialogue entre les experts et les académiques

« The theologians who declined, when invited, to look through Galileo's telescopes, were already, as they thought, in possession of sufficient knowledge about the material universe. If Galileo's findings agreed with Aristotle and St Thomas there was no point in looking through a telescope ; if they did not they must be wrong » (Joseph Needham, Science and civilisation in China, Cambridge University Press, 1956, vol. 2, p. 90).
Gabriel Chevallier a décrit dans La peur l’incompréhension des gens de l’arrière envers les combattants du front pendant la guerre de 14-18.

Les premiers s’étaient habitués aux récits héroïques que publiaient les journaux. Lorsqu’ils rencontraient un permissionnaire ils attendaient ou exigeaient de lui la confirmation de ce que disait la presse. Certains combattants, cédant à cette pression, régalaient leur auditoire de contes d’un héroïsme délirant. D’autres, sachant que personne à l’arrière ne pouvait concevoir ce qu’ils avaient vécu, se taisaient sombrement.

Chacun de nous rencontre des situations analogues. L’expérience que l’on fait lorsque l’on élève des enfants est incompréhensible pour une personne qui n’en a pas eu, cela ne l’empêche pas de donner des conseils aux parents.

Mon expérience est celle du travail dans des entreprises, de la création et la direction d’entreprises, de l’examen de ce qui se passe sur le terrain, du conseil à des dirigeants. Elle m’a fait constater des faits qu’aucun des cours que j’ai subis, aucun des livres et des articles que j’ai lus ne mentionnent. Il m’arrive souvent, lorsque j’évoque ces faits, de contrarier un philosophe, un économiste, un historien, un sociologue, un informaticien, etc.

Ils s’inquiètent de savoir ce qui m’autorise à dire de telles choses, me demandent de citer les auteurs sur lesquels je m’appuie. Lorsque je leur dis que je m’appuie sur mon expérience ils se détournent en haussant les épaules. Je pourrais bien sûr citer des auteurs, car mon expérience est aussi celle de la lecture : mais une sorte de pudeur m’interdit d’étaler mon érudition.

Que peut d'ailleurs valoir la « science » qu'ils bâtissent en ruminant leurs lectures et en ignorant les faits qu'apportent des témoins ?

Le phénomène n’est heureusement pas général. Il se trouve aussi, parmi ces personnes, quelques-unes que mon témoignage étonne mais intéresse et qui me posent des questions pour en savoir plus. Elles sont minoritaires mais elles existent. Nous y reviendrons.

mercredi 8 novembre 2017

Pour ne plus souffrir dans l'entreprise

Beaucoup de souffrances viennent de ce que nous n’avons pas une représentation exacte de l'entreprise.

Notre formation nous a préparé à la concevoir comme un être purement rationnel et orienté vers l'efficacité. Or étant une collectivité humaine l’entreprise est en fait un être psychosociologique :
  • psychologique, car chacun y agit selon la représentation qu'il se fait de sa place dans le monde, de son destin personnel, de l'opinion que les autres se font de lui ;
  • sociologique, car une structure de pouvoir définit la légitimité (droit à la parole, droit à l'erreur) accordée à chacun selon la fonction qu'il occupe (commandement, expertise, gestion, exécution, etc.).
Ces deux dimensions peuvent présenter des pathologies :
  • psychologie : personnalités perturbées par l'angoisse, la perversité, l'inhibition, etc. ;
  • sociologie : silos hiérarchiques empêchant la communication et la coopération, autoritarisme, « sommet coupé de la base », etc.
Ces pathologies provoquent des phénomènes qui contredisent évidemment tout ce que l'on a pu penser sur la rationalité et l'efficacité.

Quelle attitude avoir ?

  • D'abord être réaliste : concevoir l'entreprise comme un être psychosociologique et donc susceptible de pathologies ;
  • puis assumer le fait qu'une certaine dose de pathologie est inévitable : la santé parfaite n'existe ni dans l'entreprise, ni chez une personne ;
  • enfin soigner les maladies psychologiques et sociologiques d'abord en soi-même, puis dans son environnement de travail.
Cette attitude, c'est tout simplement la sagesse : voir le monde tel qu'il est et non tel qu'on nous l'a enseigné ; y agir en douceur et avec bonne volonté. Une fois acquis ces trois principes (réalisme, assumer, soigner) procurent une paix intérieure : on prend les choses avec humour, on ne s'énerve pas, on dort bien. Un animateur rayonne autour de lui le calme et le bon sens... il allège la vie des autres.

Je suis sans doute trop anxieux pour pouvoir parvenir à cette sagesse, mais j'ai connu des animateurs dont je garde un souvenir lumineux.

À propos de l'entreprise

L’entreprise « est l’un des concepts les plus difficiles à appréhender1 », elle est « le point aveugle du savoir2 », etc. Elle résiste en effet à la conceptualisation, et quand des statisticiens tentent de la définir le résultat n’est guère convaincant :

« L’entreprise correspond à la plus petite combinaison d’unités légales qui constitue une unité organisationnelle de production de biens et de services jouissant d’une certaine autonomie de décision, notamment pour l’affectation de ses ressources courantes. Une entreprise exerce une ou plusieurs activités dans un ou plusieurs endroits » (Règlement du Conseil de l’Union européenne relatif aux unités statistiques d’observation et d’analyse du système productif dans la Communauté, 15 mars 1993).

L’entreprise n’est pas le seul être qui résiste de la sorte : la « personne », la « société », la « science », sont comme elle des phénomènes organiques que chaque discipline tente de saisir selon sa grille conceptuelle sans jamais pouvoir les embrasser en entier.

Nous allons évoquer ici les disciplines qui considèrent l’entreprise. Nous n’entrerons pas dans leur détail car notre objet est seulement de montrer de façon très schématique en quoi leurs points de vue diffèrent, puis de suggérer comment ils peuvent se compléter.

*     *

Chaque entreprise est une institution en ce sens précis qu’elle a été instituée pour remplir une mission. Elle se dote à cette fin d’une organisation qui définit les procédures de l’action et les pouvoirs de décision légitimes. Le formalisme de l’organisation tend cependant toujours à s’émanciper de la mission : mission et organisation entretiennent une relation dialectique.

La production et l’échange sont l’objet de la théorie économique. Elle considère l’Entreprise avec un « E » (aussi nommée « système productif »), forme institutionnelle dont la mission est d’assurer l’interface entre les ressources naturelles et le bien-être matériel d’une population, et les entreprises avec un « e », dont chacune est un îlot d’organisation baignant dans un marché où il concrétise l’Entreprise.

jeudi 5 octobre 2017

La finance à la façon de Molière

Dans la dernière scène du Malade imaginaire Molière a fait de l’examen du doctorat en médecine une cérémonie burlesque en latin de cuisine. Pour chaque pathologie le candidat a la même prescription :

Clysterium donare,
Deinde purgare,
Ensuitta seignare.


Voici le doctorat en science économique version finance. Le latin est remplacé, comme il se doit aujourd'hui, par un anglais macaronique.

EXAMINATOR

Excellent academics,
Economists, experts,
Essayists, journalists
And everybody,
Salutations, honor, money
And good appetit !

I cannot enough admire
This wonderful invention,
Finance economics.
It made us rich and powerful :
We are Gods in the City of London,
Wall Street, Hong-Kong and Francfort aussi,
And we govern all the countries.

It is important for us
To receive in our profession only
Those who are dedicated and able
To apply the sound theory.

I will question this savant candidate
Then we will decide if he deserves
The most honourable title of PhD

Excellent candidate, please answer :
What would you counsel for a country
Whitout any industry at all ?

CANDIDATE

Perfect competition,
Free trade,
And shareholder value creation.

CHORUS

Good, very good answer !
He deserves to enter
In our savant profession.

EXAMINATOR

What would you counsel for a country
With an enormous unemployment ?

CANDIDATE

Perfect competition,
Free trade,
And shareholder value creation.

CHORUS

Good, very good answer !
He deserves to enter
In our savant profession

EXAMINATOR

What would you counsel for a country
Where there is civil war and epidemy ?

CANDIDATE

Perfect competition,
Free trade,
And shareholder value creation.

CHORUS

Good, very good answer !
He deserves to enter
In our savant profession

EXAMINATOR

What would you counsel for a country
Whose dictator intends only to enrich himself ?

CANDIDATE

Perfect competition,
Free trade,
And shareholder value creation.

CHORUS

Good, very good answer !
He deserves to enter
In our savant profession

EXAMINATOR

Do you swear to never change
And always recommande
The same excellent policy ?

CANDIDATE

I swear.

EXAMINATOR

I give you, with this venerable PhD
Power to be an expert in Economics and Finance
Everywhere in the World
And at Bruxelles and Bercy itou
With the unlimited ability
To enrich the predators,
Ruin, desperate and destroy
Workers, engineers and entrepreneurs
Without any accountability,
Get a lot of money and jolly enjoy
Drinks, drugs and good fucks !

CHORUS

Vivat, vivat, a hundred times vivat !
New doctor, you spoke very well.
Thousand years of destroy and kill !
Get a lot of money and jolly enjoy
Drinks, drugs and good fucks !

dimanche 20 août 2017

De la main d'œuvre au cerveau d'œuvre

(Contribution au colloque de Cerisy « Qu'est-ce qu'un régime de travail réellement humain ? », 10 juillet 2017.)

Résumé

L'informatisation a suscité l'automatisation des tâches répétitives autrefois accomplies par une main d’œuvre dont les entreprises laissaient les facultés mentales en jachère. L'action productive se partage entre l'automate et l'être humain, ce dernier possédant pour interpréter les cas particuliers et répondre à des incidents imprévisibles un discernement que l'automate ne peut pas exercer.
Le « cerveau d’œuvre » remplace ainsi la main d’œuvre.
Cela implique une transformation des organisations, dont la qualité dépend désormais de la synergie des compétences individuelles : un « commerce de la considération » doit se substituer à la relation hiérarchique. La plupart des entreprises refusent cette transformation qui bouscule leurs habitudes. L'inefficacité massive qui en résulte est l'une des causes de la crise actuelle.

L'entreprise aujourd'hui

Ouvrons les yeux et regardons ce qui se passe. Dans les bureaux le temps de travail des agents se partage entre « l'ordinateur » et les réunions. Dans les usines des robots s’activent et l’essentiel de l'emploi est consacré à leur supervision et à leur maintenance.

Les ordinateurs de bureau, robots et téléphones mobiles (ces derniers étant en fait des ordinateurs mobiles) sont des automates programmables, conçus pour exécuter automatiquement tout ce qu'il est possible de programmer.

La plupart des ménages sont équipés de plusieurs automates : leur ordinateur est relié à l’Internet, parents et enfants possèdent chacun un téléphone mobile, les équipements ménagers – réfrigérateur, machine à laver, aspirateur, cuisinière, téléviseur, chaîne haute-fidélité, etc. – sont informatisés.

L'utilisateur d’un ordinateur accède, sous la seule contrainte de ses habilitations, à la ressource informatique mondiale composée de processeurs, mémoires, logiciels et documents (données, textes, images, vidéos, etc.). L’ensemble des ordinateurs en réseau forme ainsi un automate accessible sans délai perceptible depuis n’importe où, l’automate programmable ubiquitaire (APU).

L'informatisation a ainsi pénétré la vie personnelle comme la vie au travail : elle impose de « savoir vivre avec l'automate1 ». Dans les institutions, dans les entreprises, cette exigence se condense en deux mots : symbiose et synergie.

dimanche 6 août 2017

L’« intelligence artificielle » : option métaphysique, réalité pratique, projet politique

Une « chose qui pense » ?

L'expression « intelligence artificielle » évoque l'image d'une « chose qui pense » : le silicium dans lequel sont gravés processeurs et mémoires, muni d'un programme ad hoc, serait capable de « penser comme un être humain » ou même mieux que lui. Affirmer la possibilité ou la possibilité d’une telle « chose », c’est poser une option que l’on peut qualifier de métaphysique car elle concerne la conception de l’être.

Nombre de personnes insouciantes sautent d’un bond léger le gouffre qui sépare cette option de celles qui, jusqu'alors, donnaient un socle à la représentation du monde. Parmi les êtres vivants, disions-nous en effet, seuls les animaux pensent, et parmi les animaux seuls les humains possèdent une pensée élaborée. Et voilà que surgirait une « chose qui pense » et qui n’est pas même vivante !

S’il est facile de l’imaginer – des œuvres de fiction nous y invitent – il se peut qu’elle soit une chimère, un être que le langage évoque sans que rien de réel ne puisse lui correspondre. Il ne faut pas en effet confondre la réalité d’une image avec la réalité physique et pratique de l’objet qu’elle évoque.

Mais certains agissent et parlent comme s’ils posaient une option métaphysique plus radicale encore que la précédente : rien ne séparerait selon eux l’imaginaire du possible ni le possible du réel : « si je peux imaginer une chose, semblent-ils dire, c’est qu’elle est réelle ».

Les options métaphysiques sont rarement aussi explicites que cela. Elles n’en résistent que mieux à la réfutation et tout en étant implicites elles animent et orientent l’action : elles ont donc des conséquences politiques.

Avant d’en venir à ces conséquences il est salubre d’examiner ce qu’est pratiquement et réellement l’intelligence artificielle aujourd'hui, et de considérer ce que cet examen indique comme possible dans le futur.

mercredi 19 juillet 2017

Pierre Veltz, La société hyper-industrielle, Seuil, 2017

Je recommande ce livre aux dirigeants de l’économie et de la politique, à leurs conseillers et experts, enfin à chacun des « simples » citoyens qui souhaitent comprendre la situation actuelle de notre société et de notre économie : il présente en effet de façon très claire une synthèse des opportunités et des risques auxquels elles sont confrontées

Le monde qu’il décrit est celui que l’informatisation a fait émerger à partir des années 1970. Le mot « industrie » a changé de sens, la frontière entre l’industrie et les services a disparu. La multiplication des réseaux, plates-formes et robots a introduit des phénomènes inédits, l’emploi a changé de nature, l’organisation du système productif est bouleversée.

Certaines des contraintes que la durée et la distance imposaient naguère à l’action étant effacées, le temps et l’espace ont été transformés : le monde s’organise désormais en pôles et en réseaux, l’innovation se diffuse rapidement, les chaînes de valeur se ramifient en partenariats ou sous-traitances complexes, une concurrence monopolistique se déploie sur le marché mondial.

L’insertion de l’action productive dans les territoires est remodelée car le développement de quelques centres métropolitains contraste avec l’inertie des périphéries. Les inégalités s’accroissent au risque d’un éclatement du lien social.

Le livre se termine par une évocation des atouts que possèdent la France et l’Europe : elles peuvent, à condition qu’elles soient lucides et volontaires, tirer parti des opportunités et contenir les risques que comporte la situation présente.

Je souhaite donc que tout le monde puisse lire et comprendre ce que Pierre Veltz a écrit : il n’a rien oublié ni négligé d’important et la sobre clarté de son écriture met à la portée de chacun le panorama qu’il propose.

mardi 30 mai 2017

L'« intelligence artificielle » dans notre culture

L'« intelligence artificielle » se présente simultanément à l'intellect comme un existant, comme un possible et comme un imaginaire1. Or ce que l'on imagine n'est pas nécessairement possible et il n'est pas certain que ce qui est possible puisse exister un jour.

Le concept de l'« intelligence artificielle » fusionne par ailleurs « intelligence » et « artifice » (ce dernier mot désignant ici l'« informatique » ou l'« ordinateur ») et comme tout concept hybride celui-ci doit être examiné pour s'assurer qu'il ne s'agit pas d'une chimère comme le griffon dont la tête d'oiseau est entée sur le corps d'un lion, ou comme Pégase, le cheval ailé de la mythologie.

Le fait est que l'informatique accroît la portée de l'intelligence et de l'action humaines tout comme l'a fait bien avant elle la notation écrite de la parole, des nombres, de la musique et des mathématiques : l'ordinateur exécute des calculs et déclenche des actions avec une rapidité dont l'être humain est incapable. « Intelligence artificielle » n'est de ce point de vue rien d'autre qu'une expression quelque peu prétentieuse pour désigner l'informatique.
Le pilote automatique d'un avion de ligne reçoit les signaux des capteurs et manipule les ailerons afin de maintenir l'avion dans la position qui économise le carburant, action qui pour un pilote humain serait aussi difficile que de maintenir une assiette en équilibre sur la pointe d'une épingle : c'est un bon exemple de l'élargissement du possible qu'apporte l'informatique.
Alan Turing a cependant énoncé une autre ambition2 : concevoir une « machine qui pense » de telle sorte que l'on ne puisse pas distinguer ses résultats de ceux de la pensée d'un être humain. Or si l'on peut dire qu'un programme informatique « pense », puisqu'il traite les données qu'il ingère pour produire des résultats, il est évident qu'il ne pense pas comme nous. Avec les systèmes experts les informaticiens ont tenté de reproduire la façon dont nous raisonnons en suivant des règles3, mais ils ont rencontré des difficultés car nos règles changent avec la conjoncture et en outre certaines sont implicites.