samedi 9 décembre 2017

Valeurs, métaphysique et mythes

(Ce texte s'appuie sur « Le rapport entre la pensée et ses objets » et « L'utilité des modèles irréalistes »).

Ceux qui veulent que tout soit démontré ignorent que toute démonstration s’appuie sur des axiomes non démontrables, et dont le choix ne peut se justifier qu’en regard d’une situation : l’espace est euclidien, ou ne l’est pas, selon le monde que l’on considère, et l’égalité « 1 + 1 = 2 » elle-même n’est « vraie » que si l’on fait abstraction des évolutions et transformations qu’apporte la durée.

Une double exigence (« être réaliste, tout démontrer ») est cependant souvent opposée à celui qui, exprimant une intention, révèle qu’il adhère à une valeur. « C’est de la métaphysique », lui dit-on, et en effet le monde des valeurs est celui des choix fondamentaux, des axiomes que ni l’expérience, ni le raisonnement ne peuvent parvenir à justifier et qui doivent donc s'évaluer autrement.

Mais la personne qui prétend « ne pas faire de métaphysique » fait cependant elle aussi des choix fondamentaux, puisqu'on ne peut pas éviter d’en faire. Elle est donc métaphysicienne sans le savoir et peut-être de façon maladroite, car si l’on n’y prend pas garde il se peut que les valeurs auxquelles on adhère soient incohérentes ou perverses.

Chacun choisit les valeurs qu’il va affirmer, auxquelles il va consacrer ou même sacrifier sa vie et qu’il va donc, au sens exact du mot, juger sacrées : personne n’échappe à cette obligation. Il est donc vain de critiquer le caractère « métaphysique » des valeurs.

Cependant la qualité de leur choix peut être évaluée : les valeurs qu’a inculquées l’éducation et des influences seront souvent incohérentes, ce qui inhibe l’action ou la rend erratique. Elles peuvent aussi être inadéquates à la situation présente, ce sera souvent le cas de celles que transporte une tradition. Elles peuvent enfin être perverses, inadéquation radicale, lorsqu’elles expriment une révolte contre la finitude du destin humain.

La synergie des intentions suppose un partage des valeurs qui s’appuie sur des mythes. Les mythes sont des récits (« story telling ») qui, conférant la vie à des valeurs, éveillent l’émotion et invitent à l’adhésion.

L’utilité des modèles irréalistes

(Ce texte s'appuie sur « Le rapport entre la pensée et ses objets »)

L’économiste qui présente un modèle entend souvent la critique suivante : « ton modèle est trop schématique, il ne rend pas un compte exact de la réalité ». Cette critique n’est pas pertinente car aucune représentation, aucune pensée, ne peuvent « rendre un compte exact de la réalité » : elles sont donc inévitablement schématiques.

Ceux qui exigent le « réalisme » ou l’« objectivité » (au sens de « reproduction exacte de l’objet dans la pensée ») ignorent la complexité de chacun des êtres qui nous entourent et, a fortiori, du monde qu’ils composent.

Par contre on peut (et on doit) chercher quelle situation le modélisateur a voulu schématiser, à quelle intention il a voulu répondre1. Cette démarche est la seule qui permette d’évaluer un modèle : on peut discuter le choix de la situation, la justesse de l’intention et, une fois admises la situation et l’intention, évaluer l’habileté du modélisateur et l’élégance du schématisme2.

Considérons par exemple le modèle de l’iconomie, qui a été conçu dans l’intention de représenter une économie numérique par hypothèse efficace.

Le rapport entre la pensée et ses objets

Un colonel de mes amis travaillait à l’état-major des armées dans l’équipe chargée de concevoir le référentiel du « système d’information du champ de bataille ». Elle se noyait dans le détail car aucun critère logique ne lui permettait de savoir où s’arrêter : il suffisait de considérer une des armes qui agissent sur un champ de bataille (l’artillerie, par exemple) pour que se révèle une complexité capable d’absorber toute l’attention, tout le travail.

Un nouvel arrivé a posé une question cruciale : « que veut-on donc faire sur le champ de bataille ? ». Cette question a permis de sélectionner, parmi les faits innombrables, ceux sur lesquels un stratège doit focaliser son attention.

Lorsque j’étais à l’INSEE je me suis intéressé à la nomenclature des activités économiques. L’histoire montre que le critère selon lesquels ces activités sont classées a évolué : selon la matière première au XVIIIe siècle, la ressemblance des produits au milieu du XIXe siècle, les équipements utilisés au début du XXe siècle, leur occurrence dans les entreprises après 1945. Chacun de ces critères a été jugé à son époque « naturel » par les statisticiens mais il répondait en fait aux exigences d’une situation économique.

Dernier exemple : le système d’information d’une entreprise contient une représentation (malencontreusement nommée « objet ») de ses clients, de ses produits, etc. À chaque client sont associés un identifiant et, en outre, des données fournies par l’observation de certains de ses attributs (nom, adresse, numéro de téléphone et, peut-être, cumul du chiffre d’affaires réalisé avec lui, indicateur de satisfaction, alerte éventuelle sur l’état des livraisons, etc.).

La couleur des yeux du client ne se trouve pas parmi ces attributs, sauf si notre « entreprise » est la gendarmerie et l’« objet » une fiche signalétique. On l’a compris : les attributs notés dans le système d’information se limitent à ce que l’entreprise entend faire dans sa relation avec ce client.

Il faut savoir ce que l’on veut faire pour choisir ce qu’il convient de voir dans la complexité des faits.

*     *

Georg Cantor a démontré qu’il existe autant de points dans le segment [0, 1] d’une droite que dans l’espace entier. De même, le plus modeste des objets de notre vie quotidienne (une brosse à dents, un verre, un stylo) est aussi complexe que l’univers entier.

Dans le moindre détail se rencontrent en effet, comme dans une fractale, d’autres niveaux de détail d’une complexité égale à celle de l'ensemble. Cependant chacun de ces niveaux obéit à une logique qui lui est particulière. À la complexité de la fractale s'ajoute ainsi un autre type de complexité : la nature, essentiellement complexe, est « ultra-fractale »

Notre pensée ne nous donne donc pas accès à la connaissance « parfaite », complète, des objets et des êtres auxquels nous sommes confrontés : une telle connaissance est hors de portée car chaque objet est d’une complexité illimitée. Nous pouvons, par contre, en avoir une connaissance suffisante pour pouvoir agir sur ou avec cet objet lorsque nous le rencontrons.

samedi 25 novembre 2017

Il faudra s’attendre à une exponentielle

(Entretien de Vincent Lorphelin et Michel Volle avec Benoît Barbedette, 30 juillet 2015, WE/conomie)

L’informatisation, point de rencontre entre la « micro-électronique, le logiciel et internet », nous a fait pénétrer dans l’ère de l’iconomie. Que signifie le vocable ? Selon Michel Volle et Vincent Lorphelin, coprésidents de l’Institut de l’Iconomie, les préceptes de ce nouvel âge se vérifient sur quatre champs : l’emploi, l’économie, la production et le commerce. Explications.

Pouvez-vous définir cette transition iconomique, dans le temps, les étapes clés et une perspective ?

M. Volle : On peut dater de 1975 l’émergence du système technique informatisé. Il a fait suite au système technique mécanisé et chimisé antérieur. La mécanique et la chimie ne sont pas supprimées : elles s’informatisent. La ressource informatique est devenue ubiquitaire dans les années 1990 avec l’Internet. L’informatisation a fait alors émerger un être nouveau : le couple que forment le cerveau humain et l’automate programmable. L’automatisation de la production a substitué dans l’emploi le cerveau d’œuvre à la main-d’œuvre. Il en résulte un bouleversement des organisations. Les produits sont devenus des assemblages de biens et de services. La production des biens est automatisée, celle des services est assistée par l’automate.

Quelles ont été les innovations marquantes depuis 20 ans ? Et celles à venir dans un futur proche ?

mercredi 22 novembre 2017

L'emploi et l'automatisation

(Article publié le 26 octobre 2017 par Atlantico.fr sous le titre "En Allemagne, la robotisation n’a pas créé de chômeurs... mais elle a aggravé les inégalités")

Atlantico : Des chercheurs allemands ont examiné les données sur l'emploi des 20 dernières années pour déterminer l'impact de la croissance sur la production industrielle et le marché du travail : leur constat c'est qu'en dépit de la croissance de l'utilisation allemande des robots (plus qu'aux Etats-Unis) cela n'a pas entamé le marché du travail. Pourquoi ?

MV : Ces chercheurs donnent plusieurs explications : la croissance démographique est faible en Allemagne, de nouveaux emplois se créent dans les services, enfin les salariés qui accomplissaient les tâches routinières désormais automatisées acceptent une baisse de salaire pour garder leur emploi.

Derrière ces statistiques et indications mitigées on perçoit que les économies - celle de l'Allemagne, de la France, des Etats-Unis, etc. - ne sont pas encore parvenues à assimiler toutes les conséquences de l'informatisation, à s'orienter vers "l'économie informatisée efficace" que l'on nomme iconomie.

L'iconomie se propose comme repère aux stratèges, politiques et citoyens. Son étude fait apparaître que les tâches répétitives physiques et mentales ont vocation à être automatisées : l'emploi passe de la main d'oeuvre au "cerveau d'oeuvre".

Atlantico : Comment le marché du travail s'adapte-il à l'automatisation et la robotisation de certains secteurs ?

jeudi 9 novembre 2017

Le dialogue entre les experts et les académiques

« The theologians who declined, when invited, to look through Galileo's telescopes, were already, as they thought, in possession of sufficient knowledge about the material universe. If Galileo's findings agreed with Aristotle and St Thomas there was no point in looking through a telescope ; if they did not they must be wrong » (Joseph Needham, Science and civilisation in China, Cambridge University Press, 1956, vol. 2, p. 90).
Gabriel Chevallier a décrit dans La peur l’incompréhension des gens de l’arrière envers les combattants du front pendant la guerre de 14-18.

Les premiers s’étaient habitués aux récits héroïques que publiaient les journaux. Lorsqu’ils rencontraient un permissionnaire ils attendaient ou exigeaient de lui la confirmation de ce que disait la presse. Certains combattants, cédant à cette pression, régalaient leur auditoire de contes d’un héroïsme délirant. D’autres, sachant que personne à l’arrière ne pouvait concevoir ce qu’ils avaient vécu, se taisaient sombrement.

Chacun de nous rencontre des situations analogues. L’expérience que l’on fait lorsque l’on élève des enfants est incompréhensible pour une personne qui n’en a pas eu, cela ne l’empêche pas de donner des conseils aux parents.

Mon expérience est celle du travail dans des entreprises, de la création et la direction d’entreprises, de l’examen de ce qui se passe sur le terrain, du conseil à des dirigeants. Elle m’a fait constater des faits qu’aucun des cours que j’ai subis, aucun des livres et des articles que j’ai lus ne mentionnent. Il m’arrive souvent, lorsque j’évoque ces faits, de contrarier un philosophe, un économiste, un historien, un sociologue, un informaticien, etc.

Ils s’inquiètent de savoir ce qui m’autorise à dire de telles choses, me demandent de citer les auteurs sur lesquels je m’appuie. Lorsque je leur dis que je m’appuie sur mon expérience ils se détournent en haussant les épaules. Je pourrais bien sûr citer des auteurs, car mon expérience est aussi celle de la lecture : mais une sorte de pudeur m’interdit d’étaler mon érudition.

Que peut d'ailleurs valoir la « science » qu'ils bâtissent en ruminant leurs lectures et en ignorant les faits qu'apportent des témoins ?

Le phénomène n’est heureusement pas général. Il se trouve aussi, parmi ces personnes, quelques-unes que mon témoignage étonne mais intéresse et qui me posent des questions pour en savoir plus. Elles sont minoritaires mais elles existent. Nous y reviendrons.

mercredi 8 novembre 2017

Pour ne plus souffrir dans l'entreprise

Beaucoup de souffrances viennent de ce que nous n’avons pas une représentation exacte de l'entreprise.

Notre formation nous a préparé à la concevoir comme un être purement rationnel et orienté vers l'efficacité. Or étant une collectivité humaine l’entreprise est en fait un être psychosociologique :
  • psychologique, car chacun y agit selon la représentation qu'il se fait de sa place dans le monde, de son destin personnel, de l'opinion que les autres se font de lui ;
  • sociologique, car une structure de pouvoir définit la légitimité (droit à la parole, droit à l'erreur) accordée à chacun selon la fonction qu'il occupe (commandement, expertise, gestion, exécution, etc.).
Ces deux dimensions peuvent présenter des pathologies :
  • psychologie : personnalités perturbées par l'angoisse, la perversité, l'inhibition, etc. ;
  • sociologie : silos hiérarchiques empêchant la communication et la coopération, autoritarisme, « sommet coupé de la base », etc.
Ces pathologies provoquent des phénomènes qui contredisent évidemment tout ce que l'on a pu penser sur la rationalité et l'efficacité.

Quelle attitude avoir ?

  • D'abord être réaliste : concevoir l'entreprise comme un être psychosociologique et donc susceptible de pathologies ;
  • puis assumer le fait qu'une certaine dose de pathologie est inévitable : la santé parfaite n'existe ni dans l'entreprise, ni chez une personne ;
  • enfin soigner les maladies psychologiques et sociologiques d'abord en soi-même, puis dans son environnement de travail.
Cette attitude, c'est tout simplement la sagesse : voir le monde tel qu'il est et non tel qu'on nous l'a enseigné ; y agir en douceur et avec bonne volonté. Une fois acquis ces trois principes (réalisme, assumer, soigner) procurent une paix intérieure : on prend les choses avec humour, on ne s'énerve pas, on dort bien. Un animateur rayonne autour de lui le calme et le bon sens... il allège la vie des autres.

Je suis sans doute trop anxieux pour pouvoir parvenir à cette sagesse, mais j'ai connu des animateurs dont je garde un souvenir lumineux.

À propos de l'entreprise

L’entreprise « est l’un des concepts les plus difficiles à appréhender1 », elle est « le point aveugle du savoir2 », etc. Elle résiste en effet à la conceptualisation, et quand des statisticiens tentent de la définir le résultat n’est guère convaincant :

« L’entreprise correspond à la plus petite combinaison d’unités légales qui constitue une unité organisationnelle de production de biens et de services jouissant d’une certaine autonomie de décision, notamment pour l’affectation de ses ressources courantes. Une entreprise exerce une ou plusieurs activités dans un ou plusieurs endroits » (Règlement du Conseil de l’Union européenne relatif aux unités statistiques d’observation et d’analyse du système productif dans la Communauté, 15 mars 1993).

L’entreprise n’est pas le seul être qui résiste de la sorte : la « personne », la « société », la « science », sont comme elle des phénomènes organiques que chaque discipline tente de saisir selon sa grille conceptuelle sans jamais pouvoir les embrasser en entier.

Nous allons évoquer ici les disciplines qui considèrent l’entreprise. Nous n’entrerons pas dans leur détail car notre objet est seulement de montrer de façon très schématique en quoi leurs points de vue diffèrent, puis de suggérer comment ils peuvent se compléter.

*     *

Chaque entreprise est une institution en ce sens précis qu’elle a été instituée pour remplir une mission. Elle se dote à cette fin d’une organisation qui définit les procédures de l’action et les pouvoirs de décision légitimes. Le formalisme de l’organisation tend cependant toujours à s’émanciper de la mission : mission et organisation entretiennent une relation dialectique.

La production et l’échange sont l’objet de la théorie économique. Elle considère l’Entreprise avec un « E » (aussi nommée « système productif »), forme institutionnelle dont la mission est d’assurer l’interface entre les ressources naturelles et le bien-être matériel d’une population, et les entreprises avec un « e », dont chacune est un îlot d’organisation baignant dans un marché où il concrétise l’Entreprise.

jeudi 5 octobre 2017

La finance à la façon de Molière

Dans la dernière scène du Malade imaginaire Molière a fait de l’examen du doctorat en médecine une cérémonie burlesque en latin de cuisine. Pour chaque pathologie le candidat a la même prescription :

Clysterium donare,
Deinde purgare,
Ensuitta seignare.


Voici le doctorat en science économique version finance. Le latin est remplacé, comme il se doit aujourd'hui, par un anglais macaronique.

EXAMINATOR

Excellent academics,
Economists, experts,
Essayists, journalists
And everybody,
Salutations, honor, money
And good appetit !

I cannot enough admire
This wonderful invention,
Finance economics.
It made us rich and powerful :
We are Gods in the City of London,
Wall Street, Hong-Kong and Francfort aussi,
And we govern all the countries.

It is important for us
To receive in our profession only
Those who are dedicated and able
To apply the sound theory.

I will question this savant candidate
Then we will decide if he deserves
The most honourable title of PhD

Excellent candidate, please answer :
What would you counsel for a country
Whitout any industry at all ?

CANDIDATE

Perfect competition,
Free trade,
And shareholder value creation.

CHORUS

Good, very good answer !
He deserves to enter
In our savant profession.

EXAMINATOR

What would you counsel for a country
With an enormous unemployment ?

CANDIDATE

Perfect competition,
Free trade,
And shareholder value creation.

CHORUS

Good, very good answer !
He deserves to enter
In our savant profession

EXAMINATOR

What would you counsel for a country
Where there is civil war and epidemy ?

CANDIDATE

Perfect competition,
Free trade,
And shareholder value creation.

CHORUS

Good, very good answer !
He deserves to enter
In our savant profession

EXAMINATOR

What would you counsel for a country
Whose dictator intends only to enrich himself ?

CANDIDATE

Perfect competition,
Free trade,
And shareholder value creation.

CHORUS

Good, very good answer !
He deserves to enter
In our savant profession

EXAMINATOR

Do you swear to never change
And always recommande
The same excellent policy ?

CANDIDATE

I swear.

EXAMINATOR

I give you, with this venerable PhD
Power to be an expert in Economics and Finance
Everywhere in the World
And at Bruxelles and Bercy itou
With the unlimited ability
To enrich the predators,
Ruin, desperate and destroy
Workers, engineers and entrepreneurs
Without any accountability,
Get a lot of money and jolly enjoy
Drinks, drugs and good fucks !

CHORUS

Vivat, vivat, a hundred times vivat !
New doctor, you spoke very well.
Thousand years of destroy and kill !
Get a lot of money and jolly enjoy
Drinks, drugs and good fucks !

dimanche 20 août 2017

De la main d'œuvre au cerveau d'œuvre

(Contribution au colloque de Cerisy « Qu'est-ce qu'un régime de travail réellement humain ? », 10 juillet 2017.)

Résumé

L'informatisation a suscité l'automatisation des tâches répétitives autrefois accomplies par une main d’œuvre dont les entreprises laissaient les facultés mentales en jachère. L'action productive se partage entre l'automate et l'être humain, ce dernier possédant pour interpréter les cas particuliers et répondre à des incidents imprévisibles un discernement que l'automate ne peut pas exercer.
Le « cerveau d’œuvre » remplace ainsi la main d’œuvre.
Cela implique une transformation des organisations, dont la qualité dépend désormais de la synergie des compétences individuelles : un « commerce de la considération » doit se substituer à la relation hiérarchique. La plupart des entreprises refusent cette transformation qui bouscule leurs habitudes. L'inefficacité massive qui en résulte est l'une des causes de la crise actuelle.

L'entreprise aujourd'hui

Ouvrons les yeux et regardons ce qui se passe. Dans les bureaux le temps de travail des agents se partage entre « l'ordinateur » et les réunions. Dans les usines des robots s’activent et l’essentiel de l'emploi est consacré à leur supervision et à leur maintenance.

Les ordinateurs de bureau, robots et téléphones mobiles (ces derniers étant en fait des ordinateurs mobiles) sont des automates programmables, conçus pour exécuter automatiquement tout ce qu'il est possible de programmer.

La plupart des ménages sont équipés de plusieurs automates : leur ordinateur est relié à l’Internet, parents et enfants possèdent chacun un téléphone mobile, les équipements ménagers – réfrigérateur, machine à laver, aspirateur, cuisinière, téléviseur, chaîne haute-fidélité, etc. – sont informatisés.

L'utilisateur d’un ordinateur accède, sous la seule contrainte de ses habilitations, à la ressource informatique mondiale composée de processeurs, mémoires, logiciels et documents (données, textes, images, vidéos, etc.). L’ensemble des ordinateurs en réseau forme ainsi un automate accessible sans délai perceptible depuis n’importe où, l’automate programmable ubiquitaire (APU).

L'informatisation a ainsi pénétré la vie personnelle comme la vie au travail : elle impose de « savoir vivre avec l'automate1 ». Dans les institutions, dans les entreprises, cette exigence se condense en deux mots : symbiose et synergie.

dimanche 6 août 2017

L’« intelligence artificielle » : option métaphysique, réalité pratique, projet politique

Une « chose qui pense » ?

L'expression « intelligence artificielle » évoque l'image d'une « chose qui pense » : le silicium dans lequel sont gravés processeurs et mémoires, muni d'un programme ad hoc, serait capable de « penser comme un être humain » ou même mieux que lui. Affirmer la possibilité ou la possibilité d’une telle « chose », c’est poser une option que l’on peut qualifier de métaphysique car elle concerne la conception de l’être.

Nombre de personnes insouciantes sautent d’un bond léger le gouffre qui sépare cette option de celles qui, jusqu'alors, donnaient un socle à la représentation du monde. Parmi les êtres vivants, disions-nous en effet, seuls les animaux pensent, et parmi les animaux seuls les humains possèdent une pensée élaborée. Et voilà que surgirait une « chose qui pense » et qui n’est pas même vivante !

S’il est facile de l’imaginer – des œuvres de fiction nous y invitent – il se peut qu’elle soit une chimère, un être que le langage évoque sans que rien de réel ne puisse lui correspondre. Il ne faut pas en effet confondre la réalité d’une image avec la réalité physique et pratique de l’objet qu’elle évoque.

Mais certains agissent et parlent comme s’ils posaient une option métaphysique plus radicale encore que la précédente : rien ne séparerait selon eux l’imaginaire du possible ni le possible du réel : « si je peux imaginer une chose, semblent-ils dire, c’est qu’elle est réelle ».

Les options métaphysiques sont rarement aussi explicites que cela. Elles n’en résistent que mieux à la réfutation et tout en étant implicites elles animent et orientent l’action : elles ont donc des conséquences politiques.

Avant d’en venir à ces conséquences il est salubre d’examiner ce qu’est pratiquement et réellement l’intelligence artificielle aujourd'hui, et de considérer ce que cet examen indique comme possible dans le futur.

mercredi 19 juillet 2017

Pierre Veltz, La société hyper-industrielle, Seuil, 2017

Je recommande ce livre aux dirigeants de l’économie et de la politique, à leurs conseillers et experts, enfin à chacun des « simples » citoyens qui souhaitent comprendre la situation actuelle de notre société et de notre économie : il présente en effet de façon très claire une synthèse des opportunités et des risques auxquels elles sont confrontées

Le monde qu’il décrit est celui que l’informatisation a fait émerger à partir des années 1970. Le mot « industrie » a changé de sens, la frontière entre l’industrie et les services a disparu. La multiplication des réseaux, plates-formes et robots a introduit des phénomènes inédits, l’emploi a changé de nature, l’organisation du système productif est bouleversée.

Certaines des contraintes que la durée et la distance imposaient naguère à l’action étant effacées, le temps et l’espace ont été transformés : le monde s’organise désormais en pôles et en réseaux, l’innovation se diffuse rapidement, les chaînes de valeur se ramifient en partenariats ou sous-traitances complexes, une concurrence monopolistique se déploie sur le marché mondial.

L’insertion de l’action productive dans les territoires est remodelée car le développement de quelques centres métropolitains contraste avec l’inertie des périphéries. Les inégalités s’accroissent au risque d’un éclatement du lien social.

Le livre se termine par une évocation des atouts que possèdent la France et l’Europe : elles peuvent, à condition qu’elles soient lucides et volontaires, tirer parti des opportunités et contenir les risques que comporte la situation présente.

Je souhaite donc que tout le monde puisse lire et comprendre ce que Pierre Veltz a écrit : il n’a rien oublié ni négligé d’important et la sobre clarté de son écriture met à la portée de chacun le panorama qu’il propose.

mardi 30 mai 2017

L'« intelligence artificielle » dans notre culture

L'« intelligence artificielle » se présente simultanément à l'intellect comme un existant, comme un possible et comme un imaginaire1. Or ce que l'on imagine n'est pas nécessairement possible et il n'est pas certain que ce qui est possible puisse exister un jour.

Le concept de l'« intelligence artificielle » fusionne par ailleurs « intelligence » et « artifice » (ce dernier mot désignant ici l'« informatique » ou l'« ordinateur ») et comme tout concept hybride celui-ci doit être examiné pour s'assurer qu'il ne s'agit pas d'une chimère comme le griffon dont la tête d'oiseau est entée sur le corps d'un lion, ou comme Pégase, le cheval ailé de la mythologie.

Le fait est que l'informatique accroît la portée de l'intelligence et de l'action humaines tout comme l'a fait bien avant elle la notation écrite de la parole, des nombres, de la musique et des mathématiques : l'ordinateur exécute des calculs et déclenche des actions avec une rapidité dont l'être humain est incapable. « Intelligence artificielle » n'est de ce point de vue rien d'autre qu'une expression quelque peu prétentieuse pour désigner l'informatique.
Le pilote automatique d'un avion de ligne reçoit les signaux des capteurs et manipule les ailerons afin de maintenir l'avion dans la position qui économise le carburant, action qui pour un pilote humain serait aussi difficile que de maintenir une assiette en équilibre sur la pointe d'une épingle : c'est un bon exemple de l'élargissement du possible qu'apporte l'informatique.
Alan Turing a cependant énoncé une autre ambition2 : concevoir une « machine qui pense » de telle sorte que l'on ne puisse pas distinguer ses résultats de ceux de la pensée d'un être humain. Or si l'on peut dire qu'un programme informatique « pense », puisqu'il traite les données qu'il ingère pour produire des résultats, il est évident qu'il ne pense pas comme nous. Avec les systèmes experts les informaticiens ont tenté de reproduire la façon dont nous raisonnons en suivant des règles3, mais ils ont rencontré des difficultés car nos règles changent avec la conjoncture et en outre certaines sont implicites.

vendredi 26 mai 2017

80 morts la semaine dernière

L'attentat de Manchester a fait 22 victimes. De nombreux hommages leur sont rendus, l'émotion est forte, la télévision nous montre le chagrin de leurs parents et amis.

La semaine dernière les accidents de la circulation ont tué de l'ordre de 80 personnes en France (4 000 morts par an, cela fait 80 par semaine). Aucun hommage ne leur est rendu et personne n'est ému – sauf bien sûr les parents et amis des victimes, mais leur chagrin n'intéresse pas les médias.

Notre voiture est beaucoup plus dangereuse que le terrorisme. Qui le dit ? Qui le sait ?

dimanche 21 mai 2017

Le 18 brumaire d'Emmanuel Macron

Lors du 18 brumaire An VIII (9 novembre 1799) les soldats de Bonaparte ont chassé les députés de l'assemblée baïonnette au canon. Karl Marx verra dans le coup d'Etat du 2 décembre 1851 « le 18 brumaire de Louis Bonaparte ».

En 2017 il ne s'agit pas d'un coup d'Etat : l'élection du 7 mai a certes été gagnée à la hussarde, mais de façon régulière. Les partis, qui sont moins des lieux de réflexion que des associations de compétition et d'entraide en vue de la notoriété et des places, en restent baba.

Point de baïonnettes, point de répression comme en 1851, et pourtant cette élection pourrait être l'équivalent d'un 18 brumaire car elle semble annoncer une transformation des institutions aussi profonde que celles du Consulat et du Second Empire.

Cette annonce sera-t-elle suivie d'effet ? Nous n'en savons rien et seul l'événement nous l'apprendra. Voici cependant deux pistes qui se présentent à la réflexion.

Turing a-t-il perdu son pari ?

Le « pari de Turing » est souvent évoqué par ceux qui estiment qu'il n'existera bientôt plus de différence perceptible entre l'intelligence de l'ordinateur et celle de l'être humain, dont le cerveau sera alors supplanté par la « machine » car elle est plus rapide et plus fiable que lui. Ils s'appuient ainsi sur un article que peu de personnes ont lu attentivement. Nous reprenons ici l'étude qui se trouve dans De l'informatique, p. 90.

*     *

Dans un article de 1950 qui a eu une immense influence1 Alan Turing a soutenu qu'il était possible de concevoir une expérience montrant que l'intelligence de l'ordinateur ne pouvait pas être distinguée de celle d'un être humain. Le « pari de Turing » a éveillé l'ambition de l'intelligence artificielle.

Pour répondre à la question « est-ce que les machines peuvent penser ? » il faut bien sûr pouvoir faire abstraction de l'apparence physique. Turing propose donc un « jeu de l'imitation » qu'il définit ainsi :
« Le jeu de l'imitation se joue à trois personne, un homme (A), une femme (B) et un interrogateur (C) qui peut être de l'un ou l'autre des deux sexes. L'interrogateur se trouve dans une pièce séparée des deux autres. Le but du jeu est pour l'interrogateur de deviner lequel de ses deux interlocuteurs est un homme et lequel est une femme. Il les désigne par les matricules X et Y ; à l'issue du jeu il dit soit "X est A et Y est B", soit "X est B et Y est A". Il peut poser des questions à A et B (...) Maintenant nous nous demandons "Que peut-il arriver si l'on fait tenir par une machine le rôle de A dans ce jeu ?" Est-ce que l'interrogateur se trompera aussi souvent que lorsque la partie se joue entre un homme et une femme ? Ces questions remplacent notre question initiale, "Des machines peuvent-elles penser?" (...) Je crois que dans cinquante ans environ il sera possible de programmer des ordinateurs ayant une mémoire de l'ordre de 109 de telle sorte qu'ils jouent tellement bien au jeu de l'imitation qu'un interrogateur moyen n'aura pas plus de 70 chances sur cent de les identifier de façon exacte après les avoir questionnés pendant cinq minutes. (...) La seule façon satisfaisante de prouver cela, c'est d'attendre la fin du siècle et de faire l'expérience que je viens de décrire. »
Pour comprendre la nature du test de Turing, il faut réfléchir un instant à son énoncé. Si la différence entre A et B est évidente, l'interrogateur ne se trompera jamais : la probabilité qu'il ne fasse pas d'erreur est donc égale à 1. Si la différence entre A et B est insensible, l'interrogateur se trompera une fois sur deux (il faut supposer qu'en cas de doute il tire sa réponse à pile ou face) : la probabilité qu'il ne fasse pas d'erreur est alors égale à 0,5. Le test peut donc être caractérisé par la fréquence des résultats exacts, qui appartient à l'intervalle [0,5 , 1].

Turing ne dit pas que le test sera réussi si cette fréquence est de 0,5, valeur qui correspond au cas où l'on ne pourrait absolument pas distinguer l'ordinateur de l'être humain : il dit que le test sera réussi si cette fréquence est comprise dans l'intervalle [0,5 , 0,7], c'est-à-dire si l'interrogateur a confondu l'ordinateur avec un être humain dans au moins 30 % des cas.

Echelle du pari de Turing
Ce test est peu exigeant : il ne dure pas plus de cinq minutes et le seuil d'efficacité est modeste. Il est donc audacieux de prétendre qu'une telle expérience, si elle réussissait, autoriserait à affirmer que des machines puissent penser.

dimanche 7 mai 2017

L'iconomie et l'entreprise « libérée »

Les travaux sur l'iconomie ont fait apparaître la nécessité d'un « commerce de la considération » et précisé les exigences qui s'imposent à l'entreprise libérée :
  • la considération est le respect en action. Elle se définit ainsi : « écouter celui qui parle en faisant un effort sincère pour comprendre ce qu'il veut dire » ;
  • le commerce de la considération est un échange équilibré : on amorce ce commerce en offrant sa considération, on le rompt si l'on ne reçoit pas en retour une considération équivalente ;
  • l'automatisation des tâches répétitives fait que l'emploi est passé de la main d'oeuvre au cerveau d'oeuvre, auquel l'entreprise confère un droit à l'initiative et délègue des responsabilités ;
  • l'emploi du cerveau d'oeuvre nécessite que l'entreprise reconnaisse et cultive la compétence de ses agents ;
  • la délégation de responsabilité n'est supportable pour un agent que si elle est accompagnée de la délégation d'une légitimité (droit à l'erreur, droit à l'écoute) bien proportionnée à sa responsabilité ;
  • un cerveau humain ne peut d'ailleurs fonctionner que s'il sait pouvoir se faire entendre : il s'éteindra bientôt chez un concepteur dont les avis et alertes ne sont pas entendus, chez un agent de la première ligne dont les comptes rendus tombent dans le vide ;
  • la légitimité cesse donc d'être le monopole des managers et dirigeants : la relation hiérarchique, qui sacralise la fonction de commandement, est remplacée par une animation.
*     *

dimanche 30 avril 2017

Quatre techniques pour innover

Si vous examinez les projets informatiques présentés par des start-ups qui sollicitent aujourd'hui un capital, un crédit ou une subvention, vous verrez qu'ils s'appuient souvent, dans des proportions diverses, sur une combinaison des quatre techniques suivantes :
  • l'intelligence artificielle ;
  • le big data ;
  • la blockchain ;
  • et, plus rarement, l'Internet des objets.
Ces techniques sont-elles vraiment celles qui offrent aujourd'hui à l'innovation les meilleures perspectives, ou bien s'agit-il d'un phénomène de mode ? Les deux à la fois, sans doute.

Quoiqu'il en soit, j'ai cherché à les connaître. Voici donc des liens vers quatre études qui présentent ce que j'en ai compris, leur lecture aidera à "se mettre dans le coup" certains de ceux qui n'y sont pas déjà :
  1. L'intelligence artificielle ;
  2. Le big data ;
  3. La blockchain ;
  4. L'Internet des objets.
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Comprendre l'intelligence artificielle

L'intelligence artificielle fait exécuter par l'informatique des opérations que l'être humain réalise naturellement : reconnaître un visage, transcrire une parole vocale en parole écrite1, jouer aux échecs, trier des messages2, détecter des comportements suspects ou des fraudes, etc. La puissance de l'ordinateur (mémoire, rapidité) lui permet de les accomplir avec une performance hors de la portée de l'intelligence humaine.

Chacune de ces opérations consiste en un classement : un visage est classé sous l'identité d'une personne ; un message est classé dans le dossier des spams ; une parole vocale est classée sous un mot écrit ; le prochain coup, aux échecs, est classé comme « meilleur coup possible », etc.

Il faut, pour pouvoir classer un être, disposer a priori d'une nomenclature3 qui définisse des classes. Dans la vie courante chacun de nous utilise plusieurs nomenclatures : lorsque nous rencontrons une personne, nous nous comportons envers elle en fonction de la catégorie psychosociologique dans laquelle nous la rangeons selon son âge, son habillement, son langage, etc. Lorsque nous sommes au volant nous inférons le comportement prévisible des autres conducteurs selon leur apparence et celle de leur voiture, etc. : nous interprétons ainsi des symptômes pour parvenir à un diagnostic.

L'ensemble des nomenclatures présentes dans l'intellect d'une personne constitue la grille conceptuelle (ou « grille » tout court) à travers laquelle elle se représente le monde tel qu'elle le voit4.

Dans le langage courant, « classement » et « classification » sont parfois synonymes et il en est de même pour « nomenclature » et « classification ». Pour la clarté des idées nous donnons ici à chacun de ces mots un sens précis :
  • une nomenclature est la partition d'un domaine de connaissance en « classes » à chacune desquelles est associé un nom ou un code : « nomenclature des activités industrielles », « nomenclature des êtres vivants », etc. ;
  • le classement est l'opération qui range un individu dans une classe d'une nomenclature existante : la personne qui dit « cet arbre-là est un mélèze » range un arbre dans la classe « mélèze » d'une nomenclature des arbres ;
  • la classification est l'opération qui crée la nomenclature d'un domaine de connaissance.

Intelligence artificielle = analyse discriminante

La statistique a systématisé cette démarche de classement avec diverses méthodes d'analyse discriminante:
  • l'analyse factorielle discriminante5 procure les combinaisons linéaires de symptômes qui distinguent au mieux les diagnostics ;
  • une machine à vecteurs de support (Support Vector Machines, SVM) indique la frontière, éventuellement sinueuse, qui sépare au mieux les diagnostics dans le nuage de points représentant les individus dans l'espace des symptômes ;
  • un réseau neuronal est un ensemble d'algorithmes communiquant par des liaisons, nommées « synapses », dont la pondération non linéaire tâtonne jusqu'à ce que l'interprétation des symptômes soit conforme au diagnostic.

Un réseau neuronal est une « boîte noire » : personne ne peut expliquer pourquoi il est arrivé à telle ou telle conclusion. Cela contrarie les esprits logiques et certains praticiens jugent d'ailleurs les SVM plus efficaces que les réseaux neuronaux. D'autres ont l'opinion contraire, d'autres encore estiment que la meilleure méthode s'appuie sur une combinaison des deux6.

Nous laisserons les experts à leurs controverses pour retenir que ce que l'on nomme « intelligence artificielle » est essentiellement l'application d'une technique statistique, l'analyse discriminante : quelle que soit la méthode qu'elle emploie, elle s'appuie en effet sur la théorie statistique et sur l'informatique complétées (et parfois compliquées) par l'ingéniosité et l'empirisme des praticiens.

Dire que « l'intelligence artificielle, c'est de l'analyse discriminante » suffit, semble-t-il, pour la situer du point de vue des intentions confrontées aux possibilités techniques et aux risques éventuels qui les accompagnent, et aussi pour éviter les analogies hasardeuses que l'expression « intelligence artificielle » a suggérées à certains penseurs.

jeudi 27 avril 2017

Diverses formes de trahison

Il existe plusieurs façons de trahir son pays.

On pense immédiatement aux profiteurs et aux prédateurs : aux dirigeants qui, comme Carlos Ghosn, s'octroient des rémunérations dont le montant annuel est celui d'un bon patrimoine ; aux politiques qui, fascinés par le niveau de vie de ces dirigeants, se procurent des rémunérations annexes en tirant parti de leur fonction et en cédant aux lobbys ; aux entreprises qui, pratiquant l'évasion fiscale nommée pudiquement « optimisation », profitent de la qualité des équipements et services publics sans vouloir contribuer à leur financement ; aux aventuriers qui, comme Patrick Drahi, empruntent pour s'emparer d'entreprises auxquelles ils font porter ensuite le poids de la dette ; aux banques enfin, qui pratiquent à grande échelle une prédation sur le système productif et vendent aux fraudeurs le service de blanchiment de leurs gains.

Mais il existe d'autres formes de trahison. Des intellectuels et gens des médias, cultivant un désespoir à la mode, parlent de notre prétendue « décadence », de notre prétendue « insécurité », alors que l'histoire montre que la France n'a jamais connu une telle sécurité et que si le PIB croît plus lentement que naguère, il ne recule pas. Des économistes et des philosophes militent contre le « capitalisme » et pour une « décroissance » dont les conséquences personnelles les contrariraient à coup sûr. Des « penseurs » comme les auteurs de L'insurrection qui vient et autres partisans de la « Nuit debout » militent pour la destruction du « système », c'est-à-dire de nos institutions et de notre Etat. Le respect dû à l'être humain quel que soit son sexe est caricaturé par des nouveautés linguistiques grimaçantes (« celles et ceux », etc.) qui déteriorent notre langue maternelle, le français. Cette langue, des universitaires et des chercheurs l'abandonnent pour ne plus parler et écrire qu'en mauvais anglais au détriment de la qualité de leur pensée.

Le « peuple », que certains semblent vouloir diviniser, trahit lui aussi à sa façon. Dans mon coin de province des personnes qui vont consulter à l'hôpital, et qui seraient parfaitement capables de conduire leur voiture, prennent le taxi remboursé par la sécurité sociale « parce qu'elles y ont droit » : notre République, œuvre de notre histoire, est considérée comme une vache à lait et non comme le patrimoine commun des citoyens. Un gamin sympathique à qui je demande « ce qu'il compte faire quand il sera grand » répond « je serai chômeur ». Je vois dans les cafés des affiches de films, C'est assez bien d'être fou et Vorem rien foutre al pais : ces films sont peut-être excellents mais leurs titres, accompagnés d'autres affiches qui proclament « non au nucléaire », « non au gaz de schiste », etc., deviennent les slogans d'un programme destructeur.